Je me souviens ou « Où va le rêve quand le rêve est fini ? ».

Je me souviens du 23 septembre 2013.

Je me souviens de mon réveil faisant suite à un sommeil artificiel sans rêve.

Je garde un souvenir atroce de mon retour dans le monde des vivants en salle de réveil, après cette intervention qui aura duré environ quatre heures. Une impression d’être extirpée du néant. Quelqu’un s’est amusé à brutalement appuyer sur l’interrupteur sans sommation.

Je pense à cette ancienne publicité pour une célèbre marque de café, dans laquelle un jeune homme réussi à figer le temps. Les passants, voitures, oiseaux se transforment en statues, le vent cesse de souffler dans les arbres, le bruit de la ville disparaît derrière un épais silence. Tout redémarre après qu’il ait modifié deux trois petites choses dans la scène. La vie reprend son cours, les passants poursuivent leur route comme si de rien n’était, comme si le temps ne s’était jamais arrêté.

En l’occurrence j’ai ouvert les yeux et repris immédiatement mes esprits, sans passer par cet état « semi-comateux » que procure le sommeil. Quelques secondes avant -quatre heures en réalité-, l’anesthésiste me posait une péridurale pendant que l’infirmière m’administrait un calmant. Et soudain, me voici dans un lieu bruyant, entourée d’autres patients revenant de leur salle d’opération, de soignants qui s’activent et haussent le ton pour nous faire reprendre nos esprits (« monsieur Untel, Réveillez-vous, c’est terminé !« ). Tout cela dans le bruit incessant des machines.

Je suis passée d’une nuit profonde et sans rêve à l’agitation de l’instant. Cela m’a laissé un goût amer dans la bouche.

Il s’agit certes d’un sommeil artificiel, mais qui me fait poser des questions sur ce qu’il y a après la mort ? Après la vie, serait plus juste. Est-ce aussi vide et noir que ce néant qui m’a habité ? Passe t’on du stade « je suis vivant, mes sens sont en éveil » à celui où  » je ne suis plus que poussière, une coquille vide dénuée de conscience » ? Cela m’a effrayé.
La vie a repris ses droits, mais j’y songe parfois en m’endormant. Si je meurs en dormant, m’en rendrai-je compte ? Mon âme s’élèvera t’elle vers le ciel ?
Élevée dans le respect de la religion catholique et j’ai toujours cru qu’il y avait un Après. De même, mais cela fait partie des croyances populaires, je crains -tout en espérant bêtement, pour voir- me retrouver nez à nez avec un esprit. Je me suis depuis remise en question et je n’aborde plus avec la même sérénité l’idée d’une nouvelle intervention chirurgicale.
Une amie avait pris en photo une épitaphe lors d’une promenade au cimetière du Père Lachaise, « Où va le rêve quand le rêve est fini?« . Bonne question.

Outre ce passage du monde des morts au monde des vivants, je me souviens de cette soif inextinguible qui m’a assailli.

Le produit anesthésiant assèche les muqueuses, mais il est interdit d’étancher sa soif car cela rend malade. Et je suis hydratée par la perfusion me dit l’infirmière à qui je quémande un peu d’eau. Elle m’offre généreusement des cotons imbibés d’eau pour humidifier ma bouche, cotons que je tête désespérément pour en extraire le peu de liquide qu’ils contiennent. Mourir assoiffé, cela doit être une véritable torture.

La seule chose possible mais frustrante et donc inutile, c’est le brumisateur, car son usage ne fait que relancer ma soif.

Je me souviens d’avoir eu l’impression d’être une sorte de cyborg.

Je fais l’inventaire de mes nouvelles possessions. Une perfusion, des électrodes sur la poitrine, une péridurale, un enchevêtrement de fils me relient à des machines. J’en découvrirai encore les jours suivants et à des endroit inattendus pour ma part.

Je me souviens également avoir eu mal à la gorge et réalisé que j’étais intubée, l’extrémité du tube sortant par l’une de mes narines.

De retour dans ma chambre, je me souviens avoir envoyé une supplique à mon mari afin qu’il me rapporte le fameux brumisateur inutile et de la lysopaïne pour apaiser ma gorge enflammée.

Ce n’est qu’après un long moment que le chirurgien fier de son opération et venu me rendre visite (est-il venu me voir pour que je le félicite ?) m’a autorisé à boire et à retirer ce tube qui irrite ma gorge et mon nez. Les deux m’ont bien soulagé, mais ce fut le début de phases au cours desquelles je me désaltérais pour mieux vomir l’instant d’après, en ayant peur que les spasmes fassent craquer mes points de suture abdominaux. Cela a duré toute la nuit et je me suis bien gardée bien de prévenir l’infirmière qui m’avait menaçait de me ré intuber.

Bref, entre ce réveil douloureux et les conséquences de l’anesthésie, on repassera.

Je me souviens mais j’aimerai oublier.

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