Feuille d’automne

IMG_0447Voici un condensé des pensées qui me traversent l’esprit lorsque des nuages gris s’amoncèlent et tourbillonnent au-dessus de ma petite tête. 

En ce moment, cela va plutôt correctement, je supporte courageusement ma dernière chimiothérapie, malgré l’omniprésence de la fatigue, de la douleur, la paresthésie des pieds -avec le port des chaussettes- et des mains. Bref, que du classique. J’en profite pour remercier la personne qui m’a offert il y a quelques années de grosses chaussettes Hello Kitty que je trouvais comment dire…un peu enfantines. Finalement mes pieds les apprécient. Je croise les doigts pour que les jours à venir se passent aussi sereinement que possible.

– Écouter l’oncologue qui est une personne très humaine au demeurant me dire que je dois poursuivre ma chimiothérapie pendant une durée indéterminée (comprendre une trèèèèès longue période, voire à vie, les soignants ne se mouillant pas trop et à raison),

– Écouter cette même personne me dire qu’il est fort peu probable que je reprenne une activité professionnelle un jour (du moins c’est ce qu’il ressort à mots couverts de notre dernier entretien),

– La voir m’écouter avec attention et être soulagée de me sentir comprise lorsque je lui fais part de mon refus de subir un quelconque acharnement thérapeutique,

– Être consolée par une compagne d’infortune hospitalisée dans le même service, qui croit me rassurer en me racontant qu’elle est en rémission après huit années de combat (huit longues années !!!),

– Regarder un reportage dans le magazine de la santé sur France 5, au cours duquel une patiente atteinte d’un cancer du foie nous apprend qu’elle est sous chimiothérapie à vie.

Même si chaque pathologie est unique, chaque patient un cas à part, que nous réagissons tous différemment aux protocoles -différents également-qui nous sont attribués, quels enseignements dois-je tirer de tout cela ? Sans être hypocondriaque, où se cache l’espoir et l’envie de se projeter dans l’avenir pour moi qui n’ai que trente-trois ans ? Il y aura toujours un idiot se croyant spirituel pour me rappeler que trente-trois ans, c’était l’âge du Christ, huh huh et que j’ai dépassé les vingt-sept années fatidiques (Amy, Jeff, Kurt, je vous salue), mais je ne suis pas non plus une célèbre rockeuse droguée et alcoolique, merci bien…

La maladie m’a rattrapée et a bouleversé mes rêves et ma confiance en l’avenir. J’ai appris à vivre au jour le jour et à profiter de chaque instant. A me satisfaire du moment présent, au lieu d’imaginer que cela sera toujours plus, toujours mieux demain.

Je ne guérirai pas, je suis une morte en sursis (même si sur ce dernier point, on est bien d’accord, nous sommes tous dans le même panier). 

Cette révélation, je l’ai eu un matin d’automne devant mon bol de thé que je sirotais distraitement, le regard un peu perdu, tourné vers le jardin. Une feuille morte virevoltait au gré du vent, telle une ballerine, maintenue à la branche nourricière par un fil d’araignée invisible. Bientôt le fil lâchera, la feuille tombera au sol et reposera sur l’herbe, parmi ses semblables, me disais-je. La sève ne coulera plus jamais dans ses nervures. Elle ne reverdira pas, ne verra plus les saisons passer, ne subira plus les assauts du soleil, de la pluie, et du vent. C’est éphémère la vie d’une feuille. Et c’est le même avenir qui attend ses comparses qui se parent petit à petit de leur belle couleur d’automne. La feuille a tenu un moment, c’était devenu mon petit rituel secret de vérifier d’un bref coup d’oeil sa présence.

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Depuis, la feuille dorée a disparu et les jardiniers ont fait leur travail.

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Il y aura bien un autre idiot ou le même d’ailleurs pour me dire que « si ça se trouve tu nous enterrera tous« . Au moins sais-je ce qu’il m’attend à moyen terme et je peux anticiper, m’organiser (chouette, quel bol !). Tout le monde n’a pas cette chance dans la vie, ce ne sont pas les victimes de mort brutale qui me contrediront sur ce point. Elles ne sont plus là pour le faire, tiens. Mais à mon âge, on préfère penser à autre chose qu’à une convention obsèques.

Où va le rêve quand le rêve est fini ? Décidément je l’aime cette épitaphe. Merci à toi Corine de me l’avoir montrée il y a trois ans maintenant. Je ne l’ai pas oubliée.

Pour terminer sur une note gaie, parce que la vie est quand même belle, que je ne peux pas m’empêcher de faire des projets, et que rien ne vaut un joli poème de Jacques Prévert et un beau soleil, même l’hiver :

A l’enterrement d’une feuille morte
Deux escargots s’en vont
Ils ont la coquille noire
Du crêpe autour des cornes
Ils s’en vont dans le soir
Un très beau soir d’automne
Hélas quand ils arrivent
C’est déjà le printemps
Les feuilles qui étaient mortes
Sont toutes réssucitées
Et les deux escargots
Sont très désappointés
Mais voila le soleil
Le soleil qui leur dit
Prenez prenez la peine
La peine de vous asseoir
Prenez un verre de bière
Si le coeur vous en dit
Prenez si ça vous plaît
L’autocar pour Paris
Il partira ce soir
Vous verrez du pays
Mais ne prenez pas le deuil
C’est moi qui vous le dit
Ça noircit le blanc de l’oeil
Et puis ça enlaidit
Les histoires de cercueils
C’est triste et pas joli
Reprenez vous couleurs
Les couleurs de la vie
Alors toutes les bêtes
Les arbres et les plantes
Se mettent a chanter
A chanter a tue-tête
La vrai chanson vivante
La chanson de l’été
Et tout le monde de boire
Tout le monde de trinquer
C’est un très joli soir
Un joli soir d’été
Et les deux escargots
S’en retournent chez eux
Ils s’en vont très émus
Ils s’en vont très heureux
Comme ils ont beaucoup bu
Ils titubent un petit peu
Mais la haut dans le ciel
La lune veille sur eux.

Jacques Prévert  

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